Interview de Jean-Eric Boulin réalisée par Aminata Aidara

Jean-Eric Boulin et moi nous nous retrouvons dans un bar pas loin de l’arrêt de métro qu’il doit prendre l’heure suivante pour son voyage direction Rome, puis Etats Unis. Il arrive avec un gros sac à dos, visage bronzé et bagou rapide !

La littérature aujourd’hui

Aminata :

Au début du Supplément au roman national vous racontez l’histoire d’un ouvrier qui en nettoyant la gare Magenta à Paris a cherché à prendre un objet brillant sur la voie mais qui en s’y approchant a été électrocuté. Il meurt donc dans un piège concernant le désir d’améliorer sa situation économique, sa position de pauvreté. A ce propos vous écrivez : « La littérature fatigue, ignore ce qui brûle, parle de ce qui brille, ce qu’à probablement cru apercevoir ce dandy de Diakabi Djankho sur la voie avant de brûler pendant vingt minutes ». Pour cet homme ce qui brille est un élément de survie, quelque chose d’accroché à la matérialité de son existence.

Et pour l’univers des Lettres, qu’est-ce qui brille ? Votre parallélisme veut signifier que la littérature a toujours eu une position socialement futile ou qu’elle recouvre actuellement ce rôle évanescent ?

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Le Postcolonialisme

Aminata :

Dans Supplément au roman national on remarque beaucoup de scepticisme vis à vis des actions menées par l’Etat pour promouvoir la mixité sociale. Je vous cite : « L’Etat jette régulièrement des ponts vers les cités, avec une nouvelle équipe à la mission locale, des poignées de contrats aidés, des journées citoyennes, des ateliers sport, le MEDEF et sa délégation de patrons Beurs. Merdique à rendre mal à l’aise » (page 29). Ou encore, à un autre moment aussi vous parlez d’un Etat qui, avec l’extrémité de ses tentacules, fouette le bas des tours pleines d’enfants (page 42). Ce double jeu semble durer depuis toujours.

Est-ce que vous considérez les actions sociales du Gouvernement français comme des palliatifs cachant les vrais sentiments et les vrais propos d’une partie de la société vis à vis de la question migratoire ?

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Aminata :

Dans plusieurs passage du Supplément vous décrivez le passé colonial comme un mouvement qui en réalité n’est jamais fini. Par exemple, à la page 37 vous écrivez : « La guerre d’Algérie est sur les lèvres (..) L’ Arabe vêtu de sable opposant ses mains nues à un soldat presque blond. Deux paysans qui n’ont rien à se dire et vont mourir. Tout ce silence, la mémoire gelée, jusqu’à aujourd’hui, l’époque des beurs, jusqu’à ces sacs ouverts de blédard, et ce CRS que le pouvoir blanc déguise en Noir. »

A partir des ces mots j’aimerais savoir ce que vous pensez du Mouvement des Indigènes de la République.

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A propos de la violence

Aminata :

A la page 146 du Supplément on trouve une réflexion sur le langage de médias. Vous constatez l’inutilité des paroles, dispersées à la télévision par des programmes de variété en y opposant les mots utilisés par des personnes intéressées au réarmement du langage et qui veulent parler des profondeurs vivantes, des souffrances.
Yann Gullois, cet homme qui se rend compte que la misère ne sera jamais à l’ordre du jour car elle menacerait « le Tout », décide de faire feu avec son revolver. Sa violence est dictée par le désespoir et on retrouve l’équation : absence de langage = violence aussi dans l’environnement de Kamel Barek (page 32). Pourtant je trouve que dans votre langage il y a une certaine violence descriptive et émotionnelle. Je dirais même que chaque idée de-constructive que vous avez à l’égard de la société est une cartouche dans le revolver de l’écriture et que chaque mot blessant représente une balle dans le cœur du lecteur.

Le final du roman, où la révolte des banlieues arrive à détruire toute la culture française et ces lieux de conservation, est -elle la description d’un fantôme révolutionnaire, un simple exercice narratif ou une possible et réelle façon de ré-établir l’équilibre ?

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Aminata :

Pensez vous qu’il y a besoin d’une violence, (soit-elle réelle ou sublimée à travers l’écriture) pour changer les choses ?

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Votre façon de vivre l’écriture

Aminata :

Pendant une entrevue l’écrivain Tahar Ben Jelloun a affirmé : « J’écris pour n’avoir plus de visage, j’écris pour dire la différence. Une différence qui m’approche de tous ceux qui sont en dehors de moi, de tous ceux qui composent la foule qui m’obsède et me trahit. Je n’écris par pour eux, mais à travers eux et avec eux » (Dejeux 1993 : 275-280).
Je retrouve dans cette pensée deux éléments que je crois avoir reconnus dans votre production aussi. Le premier est l’obsession pour la foule des êtres humains avec laquelle vous entrez en contact. On le voit dans votre dédicace, au début du Supplément : « Aux Invisibles », définis plus tard comme
« les forces vives de la nation » (page 76), aussi bien que dans les premières pages de La Question Blanche , où on remarque le désir de rentrer dans la vie des autres, dans sa matérialité et sa psychologie. A propos de cet élément je voudrais vous demander :

Qu’est-ce que vous fascine et qu’est-ce qui vous fait peur dans la multitude ?

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Aminata :

Le deuxième élément est le rapport fusionnel que vous semblez construire avec les personnages de vos histoires. Dans vos deux romans vous vous identifiez, sans épargne d’émotion, avec les victimes comme avec les oppresseurs. A propos de ce constat je voudrais savoir :

Êtes vous en quête d’une sorte d’invisibilité qui passe par l’écriture ? C’est-à dire : Votre envie d’exister vous projette-t-elle réellement hors de vous au point que vous arrivez à vous identifier à vos personnages immigrés ou quand vous écrivez restez-vous, malgré vous, emprisonné dans votre contingence ?

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Aminata :

A la fin du premier chapitre du Supplément vous annoncez : « Ce récit propagera la haine jusqu’à la concorde » (page 16). Propos qui sera en effet réalisé à la fin du roman. Je retrouve le même processus (c’est à dire du négatif au positif) dans La Question Blanche, car même si le thème de la mort ne quitte jamais le lecteur, à la fin, une sensation de chaleur et de besoin des autres envahit la narration.

Est-ce que le ton dramatique de vos écrits cache, en réalité, un optimisme profond ?

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La réponse religieuse : l’Islam

Aminata :

Une des réponses identitaires que vous montrez est celle de l’adhésion à la religion musulmane, qui est trois choses à la fois. Elle peut représenter un point de départ pour construire une communauté. Je vous cite : « Quel autre drapeau pourrait être le leur ? Ils n’ont pas de mémoire ou plutôt mille. Des fragiles témoignages de parents que le travail en usine puis dans les services a massacrés. Ils ont autour du cou des chaînes en or avec, en miniature, le trapèze de l’Algérie, le mali octogone, la forme massive de l’Afrique. Leur besoin d’identité est impossible à rassasier » (pages 45-46).
En deuxième lieu l’Islam peut représenter un point d’arrivée pour des personnes à la recherche d’un abri spirituel solide et englobant, comme le montrent les nombreuses conversions des français au début de ce siècle et le passage de La Question Blanche où le protagoniste, souffrant pour la mort de A., s’exprime ainsi : « Aujourd’hui je me suis agenouillé comme un musulman (…) J’ai joui de faire partie de l’Oumma, d’avoir une identité dure, indiscutable. Ma douleur s’échappait de moi, et tout carnage disparaissait dans l’amour » (page 82).
En troisième lieu on voit que c’est au nom de cette religion que Kamel Barek, dans Supplément commet les attentats imaginaires de l’année 2007. Donc l’Islam ne se manifeste pas seulement comme point de départ ou d’arrivée de la « Question Identitaire » mais peut assumer le rôle d’un instrument de lutte socio-religieuse. Cette fonction sera pourtant niée par la population de votre roman car dans le déroulement de l’histoire on va voir que ce n’est pas la réponse que les Arabes de France voulaient face à l’injustice. Kamel Barek, au final, ne sera pas considéré comme un héros mais un ennemi public (page 147).

A votre avis le fait que la religion musulmane prenne une si grande place dans la définition du Soi chez beaucoup de personnes est-il un signal d’un manque de la part de la société française ? Si oui de quoi s’agit-il, d’une carence spirituelle ou d’autre chose ?

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L’injustice sans couleurs

Aminata :

A la fin de La question Blanche on découvre que la personne qui bat, sauvagement, jusqu’à le tuer, son propre chien, est un Antillais. Le protagoniste est étonné car il pensait que c’était un Blanc. Mais non : c’est une personne qui a souffert, peut être, en tant que victime du racisme et qui, à son tour, se défoule vers quelqu’un de plus faible. J’ai tout de suite pensé à un passage du livre de Calixthé Beyala Les Honneurs Perdus ou une femme blanche justifie le fait que son homme la tape en disant « c’est un homme de couleur, vous comprenez ? Les choses n’ont pas toujours été faciles pour lui ». La protagoniste de ce roman, considère ses justifications inacceptables et raisonne :
« Pourquoi elle acceptait de se faire taper ? Pourquoi elle ne dénonçait pas son amant noir ? Parce qu’il était noir et donc supérieur ou parce qu’il était noir et donc une sous-espèce d’homme ? » (2003 : 340-341).

Est-ce que le fait que dans La Question Blanche le protagoniste décide de tuer le maître du chien en disant « Je ne regrette rien. J’ai tué un assassin » (page 96) dérive de la même réflexion ? C’est à dire avez-vous voulu sortir d’une vision en noir et blanc de l’oppression ?

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Identité comme source de division

Aminata :

Dans votre écriture vous laissez une grande place au discours identitaire. J’ai remarqué cette attention non seulement dans la Supplément et dans La Question Blanche mais aussi dans votre récit du recueil Chroniques d’une société annoncé (2007) : « Il y a quelque chose d’inouï au royaume du Danemark ». Ici par exemple Félix est exalté par son identité corse et son projet est de rendre la Corse indépendante (page 172), ou encore, le narrateur se plaint d’avoir une identité trop « courte » en tant que « Caïd de la Chapelle » (page 168) et à la fin de son histoire, avant de mourir il dit : « Je n’ai toujours pas fait le tour de mon identité, je l’ai questionnée, jusqu’à ce qu’elle devienne sable » (page 180). Dans le Supplément des phrases pareilles sont éparpillées dans tout le roman, comme celle-ci : « Un juif lit le journal, lové dans une identité sûre » (page 13).

A votre avis les individus ont-ils l’impérieuse nécessité de s’« identifier » dans une communauté?

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Aminata :

A la page 32 du Supplément vous écrivez: « Le besoin d’identité fait crever de faim » en vous référant à une France qui fait des discours autour de l’identité officielle et qui par conséquent exclut qui n’en fait pas partie. Quelques pages après (page 36) vous expliquez qu’être sans identité est poursuivi comme un crime et plus tard encore (page 115) vous parlez des contrôles d’identité dans les collèges de Noirs et d’Arabes. Dans tous ces exemples nous avons la nette impression que la loi utilise l’identité et tous ces symboles (aspect physique, papiers) comme outil pour mieux différencier les êtres humains.

Êtes-vous d’accord avec le fait que chaque discours identitaire, même celui qui sert à souder une minorité, contient en soi des potentiels d’exclusion et d’injustice?

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Aminata :

Donc, votre affirmation rentre pleinement dans la question suivante. L’État ne peut pas, vous avez dit, obliger des personnes à adhérer à des caractéristiques identitaire tandis que la personne peut vouloir les rechercher ailleurs, par exemple à travers des arbres généalogiques…en décidant ce dont elle aime se souvenir et ce dont elle n’aime pas se souvenir. Donc voilà qu’on parle d’une identité imposée qui peut se transformer en prison.
Dans Supplément Kamel Barek développe un point de vue assez dur vis à vis des Arabes intégrés. Il les appelle « Fantassin de la République » qui ont laissé brûler leur identité profonde et qui ont bâti à sa place une attitude faite de honte et de peur (page 38). Plus tard dans le roman le fait qu’un footballeur noir chante la Marseillaise est défini ainsi : « La mort d’une identité est quelque chose de grandiose » (page 122). Il y a donc un regard plutôt méprisant envers les personnes qui adoptent les codes culturels des ex colonisateurs tandis que lors de la description du Ramadan, que vous définissez une « Fête identitaire » (page 109) , les liens qui soudent la communauté musulmane semblent représenter un moment positif car ils témoignent le maintien d’une certaine fierté dans un pays étranger et hostile.
Dans l’essai The Claims of Culture : Equality and Diversity in the Global Era (2002) la philosophe et politologue Seyla Benhabib explique que la prospective multiculturelle qui fait confiance au pouvoir d’auto-réglage des groupes est souvent illusoire car l’individu risque de voir sa liberté encore plus contrainte par les règles du groupe identitaire d’appartenance.

Qu’est-ce que vous pensez de la liberté d’un individu de se reconnaître dans plusieurs sources d’inspiration ? Et dans le cas où ses repères n’ont rien en commun avec ses origines ?

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Origines et politique

Aminata :

J’ai trouvé, dans Supplément un passage très intéressant. Il traite l’actuel rapport entre les ex-colonisateurs et les ex-colonisés en ce qui concerne les mouvements politiques.
A ce propos vous décrivez comment la masse d’exploités immigrés regarde le syndicaliste Yann Guillois : «Elle écoute sans broncher ni contredire. Elle s’ébroue à peine de la gangue coloniale et le blanc sur l’estrade qui gesticule, dérisoire ou petit-bourgeois. Ils n’ont pas suffisamment en commun pour partager la révolte et former ensemble ce peu de pouvoir dont Yann Guillois prendrait la tête » (page 77). On peut lire deux éléments de séparation qui empêchent l’union des forces entre les immigrés et les politiciens français de souche : le premier concerne l’absence d’une culture partagée (à page 111 vous l’expliquerez ainsi : « La culture nationale n’est pas assez forte pour entretenir la communauté des destins ») et le deuxième le fait qu’à nouveau ce serait un « Blanc » à la tête d’un mouvement que malgré ses revendications égalitaires, reproduirait le rapport colonial. On dirait donc que le la demande de justice serait indissociable d’une histoire et d’un passé partagés du même coté. Toutefois, à la fin du roman vous théorisez une guerre civile qui ne se baserait pas sur les origines mais sur les conditions sociales.

Il y a-t-il une contradiction ou vous imaginez un processus de changement auprès des personnes issues de l’immigration vis à vis des politiciens de gauche ?

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Aminata :

Pourtant vos romans expliquent des situations qui pourraient très bien avoir été écrites par une personne issue de l’immigration, même si vous ne l’êtes pas.

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Aminata :

Oui mais je pense que c’est quand même dommage… imaginons que j’organise ce concours littéraire mais que je suis française tout court sans avoir d’autres origines…en suivant votre raisonnement peut être qu’il y aurait donc moins de personnes motivées à participer car les gens seraient en train de se dire « Voilà une autre qui organise quelque chose pour nous… sans être elle même issue de l’immigration.. ». Dommage, parce que ça ne veut pas tout dire. C’est le vécu personnel de ce qui est autour de nous le plus important. La couleur de la peau à mon avis n’est pas quelque chose qui justifie une certaine sensibilité.

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Aminata :

Moi je pense que le fait que vous avez écrit ces romans de cette façon est la réponse. Même si vous voulez pas théoriser vos choix c’est vos choix qui parlent !

Jean-Eric :

Bien sûr !

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